• Effacement

    Il y a des gens que, pour une raison que j’ignore totalement et qui me dépasse, je n’arrive pas à trouver sympathiques. Quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils disent, je ne parviens pas à les apprécier, à me dire qu’ils feraient de bons amis. C’est le cas avec Jérôme Montgomery. C’est un collège de bureau. Un type brillant, je ne dirai pas le contraire. Mais un type qui n’attire pas la sympathie. Je serais bien incapable d’expliquer pourquoi. Depuis qu’il est entré dans mon bureau, il y a quelques mois, en me disant que désormais, on bosserait ensemble, je lui ai voué une profonde indifférence. C’est assez étrange et difficile à expliquer, mais Jérôme n’éveille en moi aucun sentiment. Je ne l’aime pas, je ne l’apprécie pas, mais je ne le déteste pas non plus. Il m’est complètement égal. On pourrait croire que je le trouve antipathique. Ce serait se tromper. Je conçois que c’est difficile à comprendre, mais lorsque je pense à Jérôme, dans mon esprit, il n’y a… Rien. Pas de souvenir marquant, pas d’anecdote à raconter. Jérôme est un fantôme. Jérôme est une ombre.

    J’ai pensé qu’il était indispensable de commencer mon histoire par cette précision. Au moment où Jérôme est entré dans mon bureau, malgré toute l’indifférence que j’avais pour lui, j’ignorais totalement qu’il allait changer ma vie.

    J’étais assis derrière mon bureau, totalement absorbé par les données qui s’affichaient sur mon écran. La teinte verte de l’écran-hologramme commençait à me donner la migraine, c’est pourquoi je fus heureux de pouvoir le faire disparaître lorsqu’on frappa à ma porte. Dans un soupir, j’intimai l’ordre d’entrer à mon visiteur. Un homme en smoking brun et aux tempes grises est entré. Il sentait le tabac et l’eau de Cologne. Il devait avoir le double de mon âge. Je l’ai détaillé du regard pendant qu’il s’approchait d’une démarche chaloupée. Il boitait. Visiblement, il s’était blessé à la jambe gauche. Ce constat ne provoqua en moi ni pitié ni curiosité. Je m’en rendrais compte plus tard, mais je ne pouvais rien éprouver pour cet homme.

    « Gustave Charbonneau ? me demanda-t-il. Je suis Jérôme Montgomery. Désormais, nous travaillerons ensemble. Instructions du patron. »

    Je me souviens l’avoir longtemps dévisagé. Il n’a pas tressailli sous le poids de mon regard inquisiteur. D’un geste discret, je l’ai invité à s’asseoir face à moi, et, d’un simple contact avec la surface brillante de mon bureau, j’ai fait réapparaître mon écran vert. Il s’est tout de suite intéressé à ce qu’il voyait. J’ai passé le reste de l’après-midi à lui expliquer notre rôle dans la régulation de la téléportation. Il a tout de suite compris les dangers de la téléportation illégale. Un type brillant. Mais pas attachant.

    Au moment où j’ai rencontré Jérôme, j’étais Capitaine de la Division de Contrôle des Transports Ultra-rapides, et j’étais spécialisé dans la Répression de la Téléportation Illégale. La téléportation avait longtemps été le rêve de l’humanité et, depuis une cinquantaine d’années, le rêve était devenu réalité. « Distance » était un mot qui ne signifiait plus rien pour l’homme. Enfin, il était libre de se rendre d’un bout à l’autre de la planète en quelques minutes. Les compagnies aériennes firent faillite. Les constructeurs automobiles se retrouvèrent sur la paille. Comment pouvaient-ils lutter contre pareil ennemi ? Les aéroports furent détruits, et sur leurs ruines on battit des quartiers résidentiels de luxe. Les usines de montage furent réaffectées. Plus une voiture n’en sortit.

    Mais la téléportation pour tous amena le chaos : les assassins tuaient leurs victimes et disparaissaient instantanément aux Etats-Unis. Les voleurs prenaient la fuite plus vite que jamais. La contrebande attint des proportions inédites. Les trafiquants de drogue n’étaient jamais arrêtés. Il suffisait alors de quelques minutes pour commettre un crime à l’autre bout de la planète. C’est pourquoi les dirigeants de Trois Puissances décidèrent de réglementer sur utilisation. Les bornes de téléportation privées furent interdites. Leur production cessa. On créa de grandes Télégares et confia leur gestion à la Société Mondiale de Téléportation. L’Europe fonda la Brigade de Répression de la Téléportation Illégale, dans laquelle je me suis engagé sans hésiter.

    A cause d’une histoire idiote, en plus. Quand j’étais plus jeune, je dirais même quand j’avais 5 ans, un cambrioleur est passé par la maison de mes parents. Il a emporté tout ce qui pouvait avoir de la valeur. Y compris un ours en peluche qui avait appartenu à mon arrière-arrière-grand-père. Une pièce de collection, mais qui n’était pour moi qu’un doudou. Le voleur s’est sauvé avec son butin en utilisant le terminal de téléportation de la maison. Depuis, je voue une haine tenace à ces engins privés.

    Mais il y eut une autre histoire, plus douloureuse. Celle d’un meurtre. J’avais seize ans quand mon père surprit ma mère et son amant à la maison. Il était rentré plus tôt que d’habitude, et, à cause de ce foutu terminal de téléportation, était passé inaperçu. Il voulait faire une surprise à ma mère, il lui avait acheté un bouquet de fleurs. Pas de vraies fleurs, bien sûr, car elles étaient bien trop rares et coûtaient bien trop cher. Il est monté dans la chambre, et c’est là qu’il les a trouvés. Encore aujourd’hui, j’ignore ce qu’il s’est passé exactement. Toujours est-il que mon père a quitté précipitamment la maison et a disparut dans le terminal, laissant dans la chambre deux cadavres ensanglantés. Je ne l’ai plus jamais revu. A part à la télévision. Il fut retrouvé, arrêté, et jugé. Les autorités ne dévoilèrent jamais la peine décidée, mais tout le monde savait qu’il avait été mis à mort.

    Après ces deux incidents, je décidai de passer ma vie à lutter contre ce genre de crimes. Et la meilleure façon était pour moi de m’assurer qu’aucun terminal de téléportation n’était utilisé illégalement. Car c’était la cause de mes malheurs, j’en suis, aujourd’hui encore, persuadé. Sans ces maudits terminaux, jamais le cambrioleur n’aurait emporté mon ours en peluche. Sans ces terminaux, mon père ne serait pas rentré si tôt à la maison… Très vite, de par mon zèle, je fus remarqué par mes supérieurs. Et, en quelques années, je me retrouvai à la tête d’une Division de Contrôle. C’est dans ce cadre que je fus amené à travailler avec Jérôme.

    C’était un excellent élément, il agissait toujours après mûre réflexion ; il conservait aussi une forme athlétique malgré ses 61 ans. Il m’avait aidé sur un nombre incalculable de dossiers, et il en avait bouclés certains seuls. Dans ces circonstances, et avec n’importe qui d’autre, j’aurais tissé des liens de profonde amitié. Mais pas avec Jérôme. Il avait beau être un des meilleurs éléments que je n’avais jamais eu, je ne parvenais pas à éprouver quoi que ce soit à son sujet. Ce fut d’ailleurs le sujet de notre dernière conversation.

    Comme à mon habitude, j’étais assis derrière mon bureau, le regard absorbé par ce qu’il se passait sur mon écran. Jérôme est entré, l’air grave. De son pas boitillant, il s’est approché du bureau. Il est resté debout, et m’a dévisagé d’un air grave.

    « Dis-moi, Gustave… Je peux te poser une question ?
    - Bien sûr, lui ai-je répondu en levant les yeux de mon écran, sentant un soupçon d’anxiété dans sa voix.
    - Que penses-tu de moi, exactement ? »

    J’ai trouvé sa question très étrange, ma je voyais bien qu’il attendait une réponse sérieuse. Alors, je lui ai répondu.

    « Tu es un excellent élément, et…
    - Pas comme ça. Je voulais dire : que ressens-tu pour moi ? »

    Je ne lui ai, cette fois, pas répondu tout de suite. Il a dû se douter que mon cœur s’accélérait. Je ne savais pas vraiment quoi lui répondre. Je ne ressentais rien pour lui. Pas le moindre petit sentiment. Pas d’amour, pas de haine. Pas d’amitié, pas de dégoût, rien. Mon silence a dû lui peser, parce qu’il reprit la parole :

    « Tu ne ressens rien, n’est-ce pas ? Tu te dis que tu devrais, depuis le temps qu’on travaille ensemble. Tu te demandes pourquoi tu ne parviens ni à m’aimer, ni à me détester… N’est-ce pas ?
    - Oui. »

    C’est la seule réponse que j’ai été capable de lui donner. Il a sourit, puis a quitté mon bureau en silence. Une heure plus tard, le Département des Cadavres m’appelait : on l’avait retrouvé mort.
    Jérôme Montgomery s’était suicidé. Un inspecteur m’interrogea pour connaître les raisons de son acte. Notre dernière discussion l’intéressa beaucoup. Alors qu’il allait s’en aller, un de ses policiers est entré.

    « Chef ? Les fichiers du Département Identitaires sont formels. Notre suicidé a une fausse identité. Le vrai Jérôme Montgomery est mort de noyade en 1987. Il y a plus de 500 ans, chef. Ce qui veut dire que notre homme…
    - Est un Effacé, termina l’inspecteur. Merci, Dubois. »

    L’inspecteur se tourna vers moi. Il perçut ma question muette. Je n’avais jamais entendu parler des Effacés.

    « Les Effacés sont des gens à qui la justice fournit une nouvelle identité, parfois celle d'un mort d'un siècle passé, pour diverses raisons. Il y a des réfugiés politiques, des personnes célèbres en quête de tranquillité, et même des criminels ayant été condamnés à l’Effacement.
    - L’Effacement ?
    -Une peine plus cruelle que la mort. Officiellement, on inflige l’Effacement aux responsables de crimes passionnels. D’après la justice, ça permet leur réinsertion dans la Société, sous une nouvelle identité, mais privés de tout sentiments. Pour qu’ils ne puissent plus se laisser guider par leurs impulsions.
    - Comment ça, privés de tout sentiments ?
    - C’est compliqué. Mais de nos jours, certains criminels sont condamnés au vide sentimental. Je ne sais pas exactement comment, mais on s’arrange pour qu’ils ne ressentent plus de sentiment. Et pour que plus personne n’en ressente pour eux. »

    Sur ce, l’inspecteur s’est levé, et dirigé vers la porte. J’étais abasourdi. Jérôme, avec qui je travaillais depuis plusieurs années, était un Effacé ? Cela expliquerait l’absence totale de sentiment que j’avais pour lui. Mais cela signifiait qu’il avait peut-être été un criminel. Et j’ignorais sa véritable identité.

    « Inspecteur ? Lorsque vous aurez découvert l’identité de Jérôme, vous m’en ferez part ? »

    L’inspecteur acquiesça, puis quitta mon bureau, me laissant seul avec mes pensées.


    Voilà une semaine que l’inspecteur a quitté mon bureau. Moi, je suis toujours assis sur la même chaise. Je n’ai pas arrêté de penser à Jérôme. Qui peut-il être ? Qu’a-t-il fait pour mériter un sort pareil ? Souvent, je m’imagine à sa place : je pense que je préfèrerais mourir plutôt que de n’être plus que l’ombre d’un homme. L’inspecteur avait raison : l’Effacement est un sort pire que la mort. L’apparition sur mon écran d’une enveloppe me tire de mes pensées. J’ai reçu un message. Avec nonchalance, je l’ouvre.

    « Monsieur Charbonneau,
    Le Département de l’Identité est parvenu à retrouver le vrai nom de Jérôme Montgomery.
    Il s’appelait Dorian Charbonneau (sûrement un homonyme), et a été condamné à l’Effacement pour le meurtre de sa femme de son amant.
    Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations les plus cordiales.
    Fred Dutronc »

    Je lève les yeux, incapable de pleurer.

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