• Igor

     Il n’est pas très beau à voir. Il se promène entre les tombes, une pelle sur l’épaule. Souvent, il sifflote un air morbide qui contraste avec l’entrain de son pas. Certains le disent bossu. Moi, je pense qu’il est juste voûté. Voûté par le poids des années, par le poids du monde, ou, peut-être, par celui de son métier. Son visage est constamment tordu d’une grimace de dégoût. Peut-être se dégoute-t-il lui-même. Son métier n’est pas beau, à ce qu’on dit. Et la laideur de son labeur déforme ses traits et le rend laid. Il a un œil jaunâtre, qui dégouline en permanence. Le deuxième, comme écrasé par le premier, semble inexistant ou maladivement timide : on le devine à peine. Ses deux narines, seuls éléments qui valident l’hypothèse selon laquelle il a un nez, ne sont que deux trous grossiers dans la peau fripée de son visage. Deux trous creusés au marteau et au burin. La caverne de dents rongées qui termine son visage est devenue l’antre d’un monstre rouge argenté qui se déplace régulièrement vers la commissure de ses lèvres gercées. L’effet d’ensemble de son faciès est dérangeant. Lorsqu’on le regarde, on le voit humain, mais un humain raté, un humain distordu. Tout comme son corps : boiteux, il s’avance d’une démarche handicapée, sa pelle sautillant sur son épaule au rythme de sa marche clopinante. Ses deux bras, sculptés par l’effort et par son labeur, sont puissants mais étonnamment courts. Ce sont ceux d’un loup, ce sont ceux d’un ours. Tout dans son corps malformé respire la puissance bestiale qu’on a pu apercevoir dans son immense œil.

     Et pourtant il se promène tranquillement entre les tombe, sifflotant quelque marche funèbre. Son regard hideux se pose sur une rangée de caveaux, puis sur une autre. Il s’avance, heureux, dans ce lieu de tristesse. Mais il y est habitué : il est Fossoyeur de Cœurs. C’est son métier, le plus laid du monde : il enterre les sentiments, il offre aux amours leur dernière demeure. Il les couche sans délicatesse dans leur lit creusé, il les met en terre. Souvent, avec un demi-sourire, il explique aux gens qui l’interrogent que c’est ici que paissent les cœurs. C’est ici qu’ils viennent se réfugier quand ils ont été bafoués. Il ne se voit pas comme un fossoyeur : pour lui, il est docteur. Pour lui, tous les docteurs ne manient pas le bistouri ou le stéthoscope. Le médecin qui soigne définitivement, c’est le croquemort et son acolyte le fossoyeur.

     Encore aujourd’hui, il a dû creuser une tombe. Encore un amour qui s’est échoué dans les récifs terribles de la vie. Encore un cœur mourant recueilli pour terminer sa pathétique et misérable existence. Souvent, alors qu’il creuse, Igor le fossoyeur se demande comment est né cet amour qu’il va enterrer. Comment il a vécu, comment il est mort. De qui était-ce la faute ? De lui ou d’elle ? Était-il sincère, cet amour ? Était-il vrai ? Méritait-il la mort ?

     Igor est le Fossoyeur des Cœurs. Et pourtant, nul ne comprend l’amour mieux que lui. Lui qui l’enterre.

     

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