• La Cabine

    Le noir total. Un noir absorbant, un néant infini. Il regarde ses mains, mais ne voit rien. Comme si toute couleur, toute forme avait été absorbée aussi. Un long moment d’attente. Ou, peut-être, un moment très court. Comment savoir ? Puis, soudain, un bruit. Comme une sonnerie de micro-ondes. Et des portes  qui s’ouvrent. Une lumière vive qui jaillit. Il se protège les yeux avec ses mains – il peut les voir, maintenant – et attend quelques secondes, histoire de s’habituer. Quand ses yeux ne sont plus douloureux, il observe la porte ouverte. Dans l’entrebâillement, il aperçoit une petite silhouette. Une dame, une toute petite dame. Elle est toute ridée, elle a coiffé ses cheveux gris en un chignon sévère. Elle porte un tailleur mauve. La Dame pose son regard sur lui. Il ne sait pas pourquoi, mais il détourne le regard, comme gêné. Alors, la Dame se racle la gorge.

    - Et bien ? dit-elle. Qu’attendez-vous ?

    - Pour quoi faire ? demande-t-il.

    - Pour entrer.

    Elle lève les yeux dans une moue agacée. Penaud, il s’avance vers la porte. Il passe devant la Dame, et se retrouve dans du blanc. Rien que du blanc.

    - Qu’est-ce que…

    - Vous êtes mort, le coupe-t-elle.

    - Mort ? Mais…

    - Ne soyez pas gêné. Tout le monde meurt. Moi, je meurs. César meurt. Michael Jackson meurt. Tout le monde meurt.

    - D’accord, mais…

    - Il n’y a pas de mais. Vous êtes mort, point. Il faut passer à la suite.

    Il regarde autour de lui. Rien à des kilomètres à la ronde. Dans un demi sourire, il semble réaliser.

    - Mort, hein ?

    - Ouaip, confirme-t-elle. Le chirurgien a éternué. Ça pardonne pas. Paf, en deux morceaux, la carotide ! Pourtant, il a fait ce qu’il a pu pour rattraper sa bourde.

    Elle hausse les épaules alors qu’il veut en savoir plus. Puis il se demande comment va sa famille.

    - Bah, répond-elle. Elle s’en remettra. De toute façon, votre femme vous trompait. Au moins, maintenant, elle culpabilise…

    - Mais c’est affreux !

    - Pas autant que votre fils, rétorque-t-elle du tac au tac.

    - Mais je ne vous permets pas de… proteste-t-il.

    - Ah, mais je ne vous demande pas la permission. Et puis, avouez quand même que votre fils était particulièrement raté. Un défaut de fabrication, sans doute.

    Il la fusille du regard, mais ne répond pas. Il cherche à changer de sujet de conversation, mais dans cet endroit d’un blanc ennuyeux, il n’y a pas grand-chose à…

    - Mais on est où, au juste ? Et vous êtes qui ?

    - Moi ? demande la Dame.

    - Oui, vous. Vous voyez quelqu’un d’autre ?

    - Pas la peine d’être désagréable. Je suis Annie.

    - Annie ?

    - Oui, Annie.

    - Annie qui ?

    - Juste Annie.

    - Mais vous ne pouvez pas être « juste Annie ». Vous avez bien un nom.

    - Je viens de vous le dire. Je suis Annie.

    - Mais non !

    - Ah si, je vous assure. Je sais qui je suis. Moi, je suis Annie, et vous, vous êtes mort.

    - Bon, admettons. On est où ?

    - On va arriver à la Cabine.

    - A la Cabine ?

    - Oui, à la Cabine.

    - Je ne comprends pas.

    - C’est normal. Vous êtes nouveau.

    Elle ne dit rien de plus. Et elle se met à marcher, comme si elle sait parfaitement où elle va dans ce désert blanc. Elle l’invite à la suivre, et il obéit. De toute façon, il n’a pas grand-chose d’autre à faire. Et puis, elle dégage une certaine autorité. Pas l’autorité que devrait dégager Dieu. Non, elle a plutôt l’autorité d’une secrétaire acariâtre, celle qu’on rencontre à la commune. Le bruit de ses pas résonne dans le vide immaculé. Puis, au loin, il aperçoit quelque chose. Il ne parvient pas à discerner clairement ce que c’est, mais il sait que c’est là qu’ils vont. Annie marche devant lui. Elle ne dit plus rien.

    - C’est quoi, la Cabine ? demande-t-il.

    - Taisez-vous et marchez.

    Il se renfrogne. Il suit la Dame en silence.  Peu à peu, ce qu’il voit au loin se rapproche. Une cabine d’essayage. Seule, perdue au milieu du vide. Juste une cabine d’essayage. Elle n’est pas très grande, un rideau bleu en masque l’entrée. Même s’il n’y a pas de vent, le rideau bouge un peu. Annie le regarde et sourit. Elle montre la cabine des doigts.

    - Tadaaaa ! Voilà la Cabine !

    - Ah. Je m’attendais à … Enfin, je suis mort ! Je dois faire quoi, moi ?

    - Aaah, les nouveaux, soupire-t-elle. C’était votre première vie, n’est-ce pas ?

    - Quoi ?

    - Rentrez là-dedans et retirez votre Vie.

    - Retirer ma vie ? Mais de quoi parlez…

    - Allez, j’ai pas toute la journée !

    Elle le pousse doucement. Il repousse le rideau et s’installe dans la Cabine. Retirer sa vie… Elle est drôle. Ça veut dire quoi, « retirez votre vie » ? Il s’installe sur le petit siège, et regarde ses pieds. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il doit faire. Alors, il promène son regard un peu partout dans la cabine. Il n’y a pas grand-chose à voir. Juste les murs, blancs, et… Un miroir. Il se lève, observe son reflet quelques secondes. Puis, soudain, quelque chose le frappe. Là, sous son menton… Une fermeture-éclair. Comment a-t-il pu ne pas la voir ? Il s’est baladé avec une fermeture-éclair sous le menton ! Intrigué, il l’ouvre. Et soudain, il n’est plus lui. Il retire sa Vie sans difficulté. Et il redevient l’ombre noire qu’il est vraiment.

    - Annie ? demanda-t-il.

    - Ah, bah quand même. Vous en avez mis, du temps. Passez-la-moi. Et oubliez pas l’étiquette.

    Il acquiesce. Inutile, puisqu’elle ne peut pas le voir. Lentement, il retourne la Vie qu’il vient d’ôter. Il cherche l’étiquette. Quand il la trouve, il y écrit :

    Identification : 001.335.492

    Nom : Gérard Dubois

    Âge : 32 ans

    Classification : B

    Puis, il fait passer la Vie par-dessus le rideau.

    - Annie ? J’peux avoir la suivante ?

    - Ouais, parfait ! Une catégorie B ? C’est le Très-Haut qui va être content !

    - Je sais, mais je donnerais tout pour pouvoir trier une catégorie A…

    - Bah, écoutez. Le Très-Haut sera content quoi que vous fassiez. Déjà qu’on passe nos journées à trier toutes ces Vies… Tenez, voilà la suivante. Bon amusement.

    - Merci…

    Il attrape la Vie, et l’enfile. Avant de tirer la fermeture-éclair, il compte mentalement. Naissance dans trois… Deux… Un.

    « Une tête...Sauvons la démocratie »

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  • Commentaires

    1
    marydith
    Mardi 14 Août 2012 à 10:56

    You wrote a one great story there. Is this a script for a theater play or what? Where did you get your inspiration? My sister majors in theater so you could relate with each other. I will give her this website of yours so you can exchange thoughts and ideas about theater. Thank you by the way for sharing this story of yours. Let's spread it so many people could read about it. I have to go now and write my essay paper http://www.essayscapital.com/. Till next time. 

    2
    Vendredi 7 Octobre 2016 à 21:59

    That was really interesting, as I think. I guess, I would like to read more stories like that. I guess, I'll check later for new materials.

    3
    Samedi 5 Novembre 2016 à 14:07

    what a beautiful passage! read it in the same breath, I would like to read this book on

     

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