• Le feu est vert

     Peut-on aimer une femme qu’on ne connaît pas ? Une femme à peine aperçue, le temps de deux minutes ? Que furent ces deux minutes, sur ma journée ? Deux minutes banales, au sein d’une heure banale, partie d’une journée banale. Peut-on aimer une femme en deux minutes ? Peut-on tomber amoureux lors d’une journée banale ? Où étaient les rayons de lumière qui devaient l’entourer ? Pourquoi le temps ne s’est-il pas figé lorsque nos regards se sont croisés ? Pourquoi le ciel est-il resté gris ? Pourquoi le chaos sonore de la ville ne s’est-il pas changé en une douce symphonie ? Où était l’amour, bon sang ? Pourquoi était-ce si gris ?

    Journée banale. Je ne me souviens même pas de la date exacte. Métro, boulot, dodo. Comme tous les jours. Lever à 6 heures, je suis un matinal. Une douche rapide, un déjeuner précaire, quelques secondes pour enfiler ma veste, et j’étais dehors. Il avait gelé pendant la nuit, et les pare-brises des voitures de ma rue s’étaient teintés de blancs. A quelques mètres de moi, mon voisin s’acharnait sur sa voiture avec un instrument orange vif. Il a abandonné sa lutte en m’apercevant, m’a salué, puis engagea le combat de plus belle. Le soir même, il aurait oublié qu’il avait vu, et me saluerait à nouveau. Comme d’habitude, le métro avait quelques minutes de retard. J’ai pu voir les mêmes gens râler en employant les mêmes mots que d’habitude. Leurs reproches étaient toujours les mêmes. Métro en retard, ça commence à bien faire, tous les jours c’est pareil, me plaindre à la direction. Lorsque le métro est arrivé, avec le même retard que d’habitude, ils sont tous montés dans l’ordre qu’ils semblaient avoir tacitement défini, et ils se sont installés à leurs places. Comme s’ils s’installaient en classe, sur les sièges désignés par la maîtresse. Ils ont sorti les mêmes bouquins, qu’ils ont commencé à lire avec la même expression de désintérêt passionné.

    Les arrêts se sont succédé. Les mêmes gens sont montés aux mêmes gares. Je suis descendu, comme d’habitude. Je me suis arrêté devant le passage piéton, attendant patiemment que le bonhomme devienne vert. Devant moi, des dizaines de voitures sont passées, sans s’arrêter. Leurs conducteurs ne se doutent même pas de mon existence. Pas plus que les autres piétons qui attendent avec moi. Ils sont là, à quelques centimètres de moi, et sont pourtant aussi fades et inconsistant que les passagers des voitures qui défilent. Ils ne me connaissent pas : je n’existe pas. Je ne les connais pas : ils n’existent pas. Nous sommes tous égoïstes, nous sommes tous le personnage principal de notre histoire. Les autres, ils ne sont là que pour la figuration. Parce qu’il faut bien qu’il y ait des autres. Un instant, j’ai laissé mes yeux détailler les fantômes qui m’entouraient. Inutile, bien sûr. Ils sont là tous les jours à la même heure. Je ne les connais pas, mais ils me sont familiers. La dame avec son manteau de fourrure. L’homme au regard dur et au long nez. La vieille femme qui va rendre visite à une amie. Aucun ne manque à l’appel. Mes fantômes sont fidèles au poste, comme tous les jours. Et comme tous les jours, ils ne me voient pas. Je ne les vois pas non plus : nous ne vivons pas dans le même monde. Pas de bonjour. Pas d’au revoir. Juste des yeux vides et une mortelle indifférence.

    Mais, soudain, imprévu. Que fait-elle là ? Elle est là, de bout, serrant anxieusement son sac à main contre elle. Elle est sur le trottoir en face : ce n’est pas normal. Elle ne devrait pas être là. Elle n’a pas l’habitude d’être là. Elle s’est trompée d’univers, sans doute. Je n’arrive pas à détacher mon regard d’elle : elle est un cheveu dans la soupe, une ombre sur le tableau. Elle est une intruse. Elle n’a rien à faire là. Et pourtant, je n’arrive pas à lui en vouloir.

    A peine l’ai-je remarqué que le bonhomme rouge nous dit « à ce soir ». Le vert s’allume, tout le monde avance. Mes habitudes sont bien là : sans même y penser, je pose un pied sur le macadam. Je traverse la rue d’un pas décidé. Mes yeux, eux, ne lâchent pas l’intruse. Qui est-elle ? Que fait-elle là ? Pourquoi est-elle ici ? Pourquoi à cette heure-ci ? Elle est la seule qui existe. Parmi les fantômes, c’est la moins transparente. J’ai presque l’impression qu’en tendant ma main, je pourrais la toucher. Ses yeux noirs se lèvent vers moi tandis qu’elle traverse elle aussi. Nos regards se taquinent, s’apprivoisent, se cherchent et se trouvent. Elle me parle. Pas avec les lèvres, non. Nous dialoguons avec les yeux. De tous les messagers de l’âme, l’œil est le plus fidèle.

    Je touche à nouveau le trottoir. L’inconnue est loin derrière moi. Perdue. A jamais. Je me remets à avancer. Le monde continue de tourner. Le ciel continue de grimacer. Le temps continue de passer. Dans l’indifférence. Les fantômes continuent leur chemin. Moi aussi. 

    Mais, chaque jour, au feu rouge… J’espère revoir ma tache de couleur dans ce monde noir et blanc. Et, tous les matins, le feu devient vert.

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  • Commentaires

    1
    Moon'
    Jeudi 21 Avril 2011 à 16:58

    Pas mal pas mal, ca me fais un peu par moments penser à Grand Corps Malade, t'en es-tu inspiré? Et je te confirme qu'on peut s'éprendre d'une façon incroyable d'une Femme vue au détour d'un chemin...

    Sans aucun rapport, j'ai eu un méga Bug sur MSN qui m'a supprimé une bonne partie de mes Contacts. Et j'ai pas la mémoire suffisante pour me rapeller le tien. Pourrais tu me recontacter sur MSN en m'envoyant un MP?

    Cordialement, MoonLight :).

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