• Nouvelles

    De la plus longue à la plus courte, de la plus poétique à la plus pragmatique, c'est dans cette rubrique que je posterai toutes les nouvelles que j'écrirai. N'hésitez pas à commenter.

    Liens vers les nouvelles :

    La Lune Pleure

    La Lune et la Ville se livrent un combat incessant. Au milieu, nous, les Hommes.

    Noth doit mourir

    Un appel mystérieux, et la chasse à l'Homme est ouverte.

    Effacement

    Lorsqu'un agent de la Division de Contrôle des Transports Ultra-rapides se rend compte qu'il ne ressent rien à l'égard d'un collaborateur, c'est que la Justice a quelques secrets.

    Sonate pour un matricide

    La musique peut-elle purifier un matricide ?

    Appelo Mortem

    Une légende vieille comme le monde, dans laquelle Merlin ressucite les Morts.

    Le Feu est vert

    Lorsqu'une tache de couleur apparaît dans un quotidien monochrome, le feu devient vert.

    Pour le meilleur et le souvenir

    Ou comment raconter ce jour, qui aurait dû être le plus beau de ma vie...

    L'Abiès de Sakura

    A trop danser pour Sakura, Abiès en a oublié qui il était.

    Fin du Monde ?

    La fin du monde aura-t-elle lieu en 2012 ? Examinons donc ce scénario, en compagnie des Cavaliers de l'Apocalypse.

    L'ordinateur et la fille

    Un vieil ordinateur retrouvé dans un grenier. Quels secrets renferme-t-il ?

    L'Ange Gabriel

    Gabriel boit trop. Il fume trop. Mais il s'en fout, elle est partie.

    La Cabine

    Et voilà, il est mort. Maintenant, il doit marcher vers la Cabine, et essayer une autre Vie.

    Vie, cruelle catin

    Quand un vieil homme dans un fauteuil à bascule repense à sa vie...

  • Cette nouvelle est un peu particulière. Non pas parce qu'elle est écrite différemment des autres, mais bien parce qu'elle résulte d'un cheminement inédit pour moi. J'ai un ami qui étudie l'architecture. Et, dans ce cadre, il doit proposer un texte écrit à partir d'un plan. Seule consigne : que l'on ressente ce que l'on devrait ressentir face à ce qui est représenté sur le plan. J'ai accepté de l'aider, parce que j'aimais beaucoup l'idée. Voilà donc le plan en question :

    L'école de la Liberté

    Il y a vu une ville. Une ville très stratifiée, oppressante. C'est donc sur base de ce plan et de ces indications que j'ai écrit la nouvelle suivante :

    L'école de la Liberté

    Je ne sais pas trop pourquoi mes parents ont choisi de venir vivre ici. Cette ville est malsaine. Tout en cette ville est artificiel. L’air qu’on respire, la lumière qui nous éclaire… Le sourire des gens, aussi. C’est un sourire creux, un sourire fade. Un peu comme une rose fanée. Un sourire qui ne cache pas la froideur de leur âme. L’âme des gens, ici, dépérit. Comme si la ville s’en nourrit.

    Il suffit de les regarder : dans le serpent de fer qu’on appelle métro, qui rampe dans les entrailles de la cité, tout le monde a le visage fermé. La dame, là, par exemple. Est-elle seulement consciente des gens qui l’entourent ? Voit-elle seulement que, comme elle, les autres sont oppressés ? Sans doute pas. Elle est comme la ville : elle est fermée. Coupée du monde.

    Le vrombissement infernal de l’engin cesse. Une voix froide et mécanique annonce l’arrêt. Machinalement, comme si un marionnettiste avait tiré quelque fil, les gens se lèvent, sans se voir, et sortent du wagon. Le métro vomit la foule sur les quais dans un brouhaha amplifié par l’écho des tunnels sombres et étroits. Je sors avec les autres. Sur ma droite, un homme me pousse pour passer devant. Je sens, sur ma gauche, le bras d’une dame qui se frôle au rythme de sa marche rapide. Dans cette marée humaine, il faut adapter sa vitesse. Marchez trop vite, et vous percuterez l’inconnu devant vous. Ralentissez trop et les bestiaux humains en transhumance vous marcheront dessus. Le couloir se rétrécit encore. Nous pouvons à peine marcher à trois de front. Mon voisin se colle à moi. L’air est chaud et humide. Difficilement respirable. Comme d’habitude, les gens se massent sur l’escalator. Ils se laissent porter par la machinerie, sans plus y réfléchir. Un garde au visage austère les attend, à la sortie du métro. Dans l’aube artificielle, il surveille les moutons, arme au poing. Il n’est pas le berger. Il n’en est que le chien. Comme les autres, il fait son job : il ne réfléchit pas.

    Moi, j’ai réfléchi. Souvent. Je ne suis qu’un homme du Niveau 3. Je n’ai pas grand-chose dans mon appartement minuscule, enclavé dans les épais murs de la cité. D’aucun disent que je ne devrais pas me plaindre. Le Niveau 3, ce n’est pas si mal : j’ai un travail, j’ai droit à un peu plus de lumière que ceux du Niveau 2. Mais ceux-là ne pensent pas : ils subissent. Souvent, quand je me risque dans les lieux publics, ces grandes places grises ceinturées de ruelles sombres, des sous-sols jusqu’à l’épais dôme d’anthracite qui coiffe la cité, quand je laisse mon regard vagabonder au-delà de la Vitre des Choisis, quand j’aperçois, au loin, la bouche des conduits d’aération qui nous permettent de ne pas mourir étouffés comme les rats que nous sommes, je me prends à penser que cette cité est un monstre. Un monstre de métal et de briques, un animal féroce au poil délavé, un vomi de ciment et de béton. Un monstre qui nous a pris, dès la naissance, et nous a forcé à travailler pour lui. Je me prends à penser aux hommes du Niveau X, ceux qui s’autoproclament les Choisis. Ceux qui vivent dans la Tour du centre, ceux qui ne subissent pas l’écrasante présence du dôme d’anthracite.

    Ce sont eux, les bergers. Eux qui gardent le bétail pour le compte du monstre noir et blanc. Je ne connais pas leurs motivations. Je ne les connais même pas. A vrai dire, maintenant que j’y pense, je ne suis même pas sûr de les avoir déjà vus. Et pourtant, je sais qu’ils sont là. Nous le savons tous. Leur présence résonne dans toutes nos ruelles. Leur lumière, plus vive, plus naturelle, nous parvient parfois, tard dans la nuit.

    Bah, la nuit. Comment être sûr que la nuit existe ? Comment savoir si ce n’est pas une de leurs manœuvres ? Ils contrôlent tout. L’air que l’on respire, la lumière qui nous éclaire. Parfois, je me dis qu’il n’y a pas de nuit. Que ce n’est qu’un conte qu’ils ont imaginé pour nous tenir tranquille.

    « Hé ! Toi, là ! Circule ! Tu bouches le chemin ! »

    Le garde m’adresse un regard méprisant. Je me rends compte que, dans ma rêverie, j’ai arrêté de marcher. Le courant des autres gens reprend bien vite ses droits et m’entraîne avec lui. Dans une seule direction. Dans cette ville, il n’y a toujours qu’une direction à suivre. Je serpente entre les ruelles, où deux hommes peuvent se croiser s’ils ne sont pas trop corpulents, et me retrouve, inlassablement, devant les mêmes bâtiments. Comme des dizaines de gens, je pousse la porte du bureau. Comme tous les jours, le plafond, très bas, m’agresse et veut m’écraser.

    Mon patron est un homme du Niveau 7. On ne le voit pas souvent. Comme tous ceux des Niveaux 6 et plus, il ne veut pas se mêler à la populace. Il veut rester « pur ». Quel imbécile. Il a beau habiter dans les niveaux supérieurs, il ne comprend rien. Il se contente de sa ruelle étroite, si se contente du dôme d’anthracite, il s’accommode des gardes et de l’air artificiel, il accepte la lumière des projecteurs… Parce que d’autres vivent plus mal que lui. Il peut accepter tous les mauvais traitements, il peut accepter la vie d’une poule de batterie, à condition que d’autres soient plus mal lotis.

    C’est la ville la coupable. La ville entière est bâtie sur ces piliers nauséabonds. Orgueil, vice, vanité, vacuité. La ville se nourrit de ces abjections, la ville les décuple. Et tous, opprimées par leur vie misérable, aspirent aux niveaux supérieurs. Les plus ambitieux rêvent de marcher parmi les Choisis. Mais ils ne comprennent pas. Ils peuvent bien monter dans les niveaux supérieurs. Ils peuvent bien avoir des appartements moins petits, dans ruelles moins étroites. Ils peuvent bien avoir un peu plus de la lumière fade crachée par les projecteurs. Ils peuvent avoir tout cela en montant les niveaux. Mais ils ne pourront jamais acquérir la Liberté.  Ils continueront à marcher dans des ruelles trop sombres et trop étroites, le dôme d’anthracite demeurera en place, lourd et oppressant, pour leur rappeler leur servitude. Les gardes continueront à les observer d’un air vide. Les rues leur indiqueront toujours une seule et unique voie à suivre : celle de l’obéissance aveugle et irraisonnée.

    Les murs de mon bureau sont trop proches. Le plafond, trop bas. J’étouffe. Je me décide à prendre une pause. Quitter les lieux ne m’apporte aucun réconfort. Même dehors (à condition qu’on puisse parler d’un dehors), les murs sont trop proches. Le dôme est oppressant de noirceur. La ville semble n’avoir été pensée que pour écraser ses habitants. Qui sont les malades qui ont conçu ses plans ? Le souffle court, je me demande comment j’ai pu vivre autant d’années ici. Je ne sais pas trop pourquoi mes parents ont choisi de venir vivre ici. Cette ville est malsaine.

    C’est décidé. Demain, je n’irai pas travailler. Demain, je tenterai une folie…

    ***

    L’articulation mécanique de la voix annonce la station. Les gens se lèvent d’un geste et, dans une valse macabre, sortent du serpent de fer éventré. Pour la première fois, je ne les ai pas suivis. Je suis resté debout, libéré de la cohue. Pour la première fois, je vois les portes du wagon se refermer sur moi. En un coup d’œil, je m’aperçois que je suis seul. Totalement seul dans le wagon. Pris d’une irrésistible envie, je me mets à courir. C’est agréable. Je parcours le wagon en long et en large. Je cours jusqu’à perdre haleine. Enfin ! Enfin, je vis cette sensation enivrante, ce bol d’air bénéfique. Il n’y a plus personne pour me ceinturer. Je suis libre de mes mouvements. Je ne dois plus accélérer ou ralentir pour ne gêner personne. Il n’y a plus le frottement régulier de la petite dame à ma gauche. Je suis seul, et me je sens bien.

    Malgré tout, un malaise subsiste. Avoir goûté à la Liberté, même sous son avatar le plus ténu et le plus fade, me donne envie d’en goûter plus. Je voudrais briser l’oppression des rues. Je voudrais percer le dôme anthracite. Je veux faire voler en éclats la Vitre des Choisis. Je veux la Liberté. Mais je ne l’ai pas. Je ne peux que courir dans un wagon de métro. Courir entre les parois noires des tunnels. Courir dans un tube de métal d’un mètre de large. Dans une cage.

    La voix mécanique annonce une autre sortie. « Niveau X ». Mon cœur s’emballe. Je sais que tous les hommes des Bas Niveaux qui ont tenté de voir le Niveau X ne sont jamais revenus. Mais peu importe. Je veux essayer. Les portes s’ouvrent. Je sors des entrailles du serpent. Je ne sais même pas où je dois aller. Je me contente de longer les murs. Est-ce parce que j’ai abandonné la cohue, ou parce que le Niveau X est plus large, je ne me sens plus écrasé. Je me sens plus à l’aise. Je monte les escaliers. Deux gardes me dévisagent d’un air austère. Ils s’approchent de moi pour me refouler.

    « Laissez donc, messieurs. »

    Un homme, vêtu d’un costume blanc éclatant, le teint légèrement hâlé, la chevelure blonde, monte tranquillement les escaliers derrière moi. A sa vue, les gardes se figent en un garde-à-vous ridicule. L’homme me sourit. Pour la première fois depuis que je suis dans cette ville, je sais que ce sourire est sincère. Franc. C’est un sourire qui respire. C’est un homme du Niveau X. Il s’approche de moi, m’invite à marcher avec lui.

    « Je me demandais combien de temps vous alliez mettre. »

    Je ne comprends pas. Je ne sais pas de quoi il parle. Je ne sais pas pourquoi il me parle. Je lui demande, la voix tremblante, de m’expliquer.

    « Vous allez comprendre. »

    Il parle par énigmes. Je déteste ça. Lentement, nous marchons dans les mêmes ruelles étroites et sales. Le Niveau X ne serait-il qu’une imposture ? Je me sens toujours oppressé. La lumière n’a rien de plus vivant, ici. L’air est toujours artificiel. Je me sens déçu. Profondément. Trompé. Comme si tout ce que j’avais vécu, tout ce que j’avais subi dans l’attente et dans l’espoir d’un jour faire partie du Niveau X n’avait été que mensonge. Le Niveau X n’avait rien du paradis qu’il paraissait être. Je le lui dis. Il me regarde, un fin sourire indulgent sur les lèvres.

    « Vous n’avez pas encore compris, n’est-ce pas ? »

    Alors, doucement, il me désigne le coin d’une ruelle. Nous nous y engageons ensemble. Et je m’arrête, stupéfait. Devant moi, à quelques mètres… La Tour des Choisis. Elle baigne dans une lumière douce et tamisée, comme un phare dans une nuit noire. Alors que mon regard la dévore, caressant ses larges baies vitrées, je me rends compte qu’ici, le dôme n’existe pas. La lumière du Niveau X n’est pas vomie par de grands projecteurs. Elle vient directement du ciel.

    Le ciel. Une étendue bleue. Des nuages blancs. Soudain, je réalise que je n’avais jamais vu le ciel. Le sens les rayons du soleil rebondir sur la Tour et parvenir jusqu’à moi. Une chaleur enivrante m’enlace tout entier. Je remarque alors que la Tour n’a pas de ceinture. Qu’elle n’est pas enfermée, comme le reste de la Cité. Qu’elle est libre, grande, superbe. Je remarque qu’il y a de l’espace. Que je n’étouffe plus. Que je ne suis plus écrasé.

    « Vous comprenez, maintenant ? »

    J’acquiesce. Je commence à voir clair. La ville… C’est un goulag. La ville, c’est une banlieue nauséabonde et disgracieuse, c’est un cloaque populaire, c’est la fosse sceptique de l’humanité. S’y entassent les pires vices, immondices de la personne humaine. S’y agglutinent les ambitieux lâches, les rêveurs inactifs. Les gens y sont des insectes qui s’enferment dans leur vie misérable en blâmant le Niveau X, mais en ne prenant pas la peine de tenter de s’en extirper. Ils s’y complaisent dans leur médiocrité, rejetant les torts sur ceux qui sont de l’autre côté de la Vitre.

    Les Choisis n’ont pas été choisis. Ils se sont choisis. Ils n’ont pas les privilèges qu’ils ont parce qu’ils sont bien nés ou qu’ils ont eu de la chance. Ils sont supérieurs parce qu’ils sont Libres. Alors, je me tourne vers lui, et lui dis :

    « Cette ville… C’est une école de la Liberté. »

    Il sourit. Il sait que j’ai compris.

     


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  • Vie, cruelle catin ! Je me souviens d’avoir écrit ces mots. De les avoir criés, de les avoir pleurés. Parfois, même, de les avoir chantés. Chaque larme était alors une note grave, une note emplie de langueur nostalgique. Maintenant, j’y songe en souriant tendrement. Maintenant, dans mon vieux fauteuil à bascule, je regarde défiler les heures, qui m’approchent toutes de la mienne. J’étais jeune. J’étais plein d’illusions. Vie, cruelle catin ! Si j’avais su… Mais je ne savais pas…

    C’est cette année-là que tout à commencé. Je l’ai vue, je l’ai aimée. Il n’y avait pas grand-chose à dire. Si on me demandait pourquoi, je répondrais « parce que ». C’était elle, tout simplement.

    Et il y avait tous les autres. J’avais tout pour me sentir bien. Et je me sentais bien. Oh, bien sûr, parfois, par de froides soirées de dimanches hivernaux, je pouvais geindre. Mais, au final, je savais, au fond, que j’allais bien.

    Et puis, tout a changé. C’était prévisible, c’était même prévu. Mais je m’étais leurré. J’avais fait semblant de ne pas voir, de ne pas comprendre. Je ne voulais pas comprendre. Vie, cruelle catin ! Le premier cri, sans réfléchir, sans parler. Le cri du cœur, directement. Le cri des sentiments, qui emmerdent la raison.

    Elle voulait partir. Elle n’aimait pas vraiment le pays. On en avait beaucoup parlé. Moi, je n’avais rien dit. Je ne disais jamais rien, d’ailleurs. Toujours souriant, toujours le mot pour rire. Le rire est une arme défensive, dit-on. Bon dieu, quel bouclier m’étais-je confectionné ! Et pourtant, il avait des failles, des brèches. La plus dure des carapaces s’émiette avec le temps.

    Il n’aura fallu que quelques nouvelles. La nouvelle de leur départ. A elle, surtout. Aux autres, aussi. Ils partaient tous, ou presque. Seul restait quelque fidèle ami, mais sa présence ne suffit pas à combler le vide creusé par leur absence.

    Et pourtant, on s’était juré. On avait fait des promesses. Pendant des années. Pendant des heures. Pendant les dernières minutes, à l’aéroport et à la gare. On allait s’écrire, se revoir, se parler, s’appeler. On en avait les moyens, disait-on. On ne s’oublierait pas.

    Et puis le temps a fait son œuvre. Ils sont partis, je suis resté. Et plus je pensais à eux, plus ils s’éloignaient. Est arrivé le jour où je ne me souvins même plus de leur visage. Vie, cruelle catin ! T’imagines-tu ce que tu m’as fait ? Tu m’as masqué les traits de mon aimée ! Elle que j’ai aimé, elle que j’ai adulé. Tu me l’as enlevé. Vie, cruelle catin ! T’imagines-tu ce que tu m’as fait ? Tu m’as arraché un frère, tu m’as écarté d’un ami.

    Qui sont-ils, maintenant ? Qui sont les gens que j’ai fréquenté, que j’ai écouté ? Qui sont les gens à qui je me suis confié ? Qui sont les gens que j’ai consolé, qui sont les gens que j’ai fait rire ? Qui sont les gens qui m’ont fait pleurer ?

    Sont-ils pères ? Sont-elles mères ? Maris et femmes ? Plombier ou professeur ? Où vivent-ils ? Que mangent-ils ?

    Je te hais, Vie, cruelle catin ! Je te hais comme je t’aime, maintenant que je vais te perdre.

    Je les haïssais comme je les avais aimés, maintenant que je les avais perdus.

    Vie, cruelle catin !

    Un sourire fin me tord le visage. J’étais jeune. J’étais plein d’illusions. La vie m’a bien pris pour un con.

    Et maintenant, je suis vieux. Seul, dans mon vieux fauteuil à bascule. En silence, j’attends. J’attends le retour des copains d’avant.


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  • Le noir total. Un noir absorbant, un néant infini. Il regarde ses mains, mais ne voit rien. Comme si toute couleur, toute forme avait été absorbée aussi. Un long moment d’attente. Ou, peut-être, un moment très court. Comment savoir ? Puis, soudain, un bruit. Comme une sonnerie de micro-ondes. Et des portes  qui s’ouvrent. Une lumière vive qui jaillit. Il se protège les yeux avec ses mains – il peut les voir, maintenant – et attend quelques secondes, histoire de s’habituer. Quand ses yeux ne sont plus douloureux, il observe la porte ouverte. Dans l’entrebâillement, il aperçoit une petite silhouette. Une dame, une toute petite dame. Elle est toute ridée, elle a coiffé ses cheveux gris en un chignon sévère. Elle porte un tailleur mauve. La Dame pose son regard sur lui. Il ne sait pas pourquoi, mais il détourne le regard, comme gêné. Alors, la Dame se racle la gorge.

    - Et bien ? dit-elle. Qu’attendez-vous ?

    - Pour quoi faire ? demande-t-il.

    - Pour entrer.

    Elle lève les yeux dans une moue agacée. Penaud, il s’avance vers la porte. Il passe devant la Dame, et se retrouve dans du blanc. Rien que du blanc.

    - Qu’est-ce que…

    - Vous êtes mort, le coupe-t-elle.

    - Mort ? Mais…

    - Ne soyez pas gêné. Tout le monde meurt. Moi, je meurs. César meurt. Michael Jackson meurt. Tout le monde meurt.

    - D’accord, mais…

    - Il n’y a pas de mais. Vous êtes mort, point. Il faut passer à la suite.

    Il regarde autour de lui. Rien à des kilomètres à la ronde. Dans un demi sourire, il semble réaliser.

    - Mort, hein ?

    - Ouaip, confirme-t-elle. Le chirurgien a éternué. Ça pardonne pas. Paf, en deux morceaux, la carotide ! Pourtant, il a fait ce qu’il a pu pour rattraper sa bourde.

    Elle hausse les épaules alors qu’il veut en savoir plus. Puis il se demande comment va sa famille.

    - Bah, répond-elle. Elle s’en remettra. De toute façon, votre femme vous trompait. Au moins, maintenant, elle culpabilise…

    - Mais c’est affreux !

    - Pas autant que votre fils, rétorque-t-elle du tac au tac.

    - Mais je ne vous permets pas de… proteste-t-il.

    - Ah, mais je ne vous demande pas la permission. Et puis, avouez quand même que votre fils était particulièrement raté. Un défaut de fabrication, sans doute.

    Il la fusille du regard, mais ne répond pas. Il cherche à changer de sujet de conversation, mais dans cet endroit d’un blanc ennuyeux, il n’y a pas grand-chose à…

    - Mais on est où, au juste ? Et vous êtes qui ?

    - Moi ? demande la Dame.

    - Oui, vous. Vous voyez quelqu’un d’autre ?

    - Pas la peine d’être désagréable. Je suis Annie.

    - Annie ?

    - Oui, Annie.

    - Annie qui ?

    - Juste Annie.

    - Mais vous ne pouvez pas être « juste Annie ». Vous avez bien un nom.

    - Je viens de vous le dire. Je suis Annie.

    - Mais non !

    - Ah si, je vous assure. Je sais qui je suis. Moi, je suis Annie, et vous, vous êtes mort.

    - Bon, admettons. On est où ?

    - On va arriver à la Cabine.

    - A la Cabine ?

    - Oui, à la Cabine.

    - Je ne comprends pas.

    - C’est normal. Vous êtes nouveau.

    Elle ne dit rien de plus. Et elle se met à marcher, comme si elle sait parfaitement où elle va dans ce désert blanc. Elle l’invite à la suivre, et il obéit. De toute façon, il n’a pas grand-chose d’autre à faire. Et puis, elle dégage une certaine autorité. Pas l’autorité que devrait dégager Dieu. Non, elle a plutôt l’autorité d’une secrétaire acariâtre, celle qu’on rencontre à la commune. Le bruit de ses pas résonne dans le vide immaculé. Puis, au loin, il aperçoit quelque chose. Il ne parvient pas à discerner clairement ce que c’est, mais il sait que c’est là qu’ils vont. Annie marche devant lui. Elle ne dit plus rien.

    - C’est quoi, la Cabine ? demande-t-il.

    - Taisez-vous et marchez.

    Il se renfrogne. Il suit la Dame en silence.  Peu à peu, ce qu’il voit au loin se rapproche. Une cabine d’essayage. Seule, perdue au milieu du vide. Juste une cabine d’essayage. Elle n’est pas très grande, un rideau bleu en masque l’entrée. Même s’il n’y a pas de vent, le rideau bouge un peu. Annie le regarde et sourit. Elle montre la cabine des doigts.

    - Tadaaaa ! Voilà la Cabine !

    - Ah. Je m’attendais à … Enfin, je suis mort ! Je dois faire quoi, moi ?

    - Aaah, les nouveaux, soupire-t-elle. C’était votre première vie, n’est-ce pas ?

    - Quoi ?

    - Rentrez là-dedans et retirez votre Vie.

    - Retirer ma vie ? Mais de quoi parlez…

    - Allez, j’ai pas toute la journée !

    Elle le pousse doucement. Il repousse le rideau et s’installe dans la Cabine. Retirer sa vie… Elle est drôle. Ça veut dire quoi, « retirez votre vie » ? Il s’installe sur le petit siège, et regarde ses pieds. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il doit faire. Alors, il promène son regard un peu partout dans la cabine. Il n’y a pas grand-chose à voir. Juste les murs, blancs, et… Un miroir. Il se lève, observe son reflet quelques secondes. Puis, soudain, quelque chose le frappe. Là, sous son menton… Une fermeture-éclair. Comment a-t-il pu ne pas la voir ? Il s’est baladé avec une fermeture-éclair sous le menton ! Intrigué, il l’ouvre. Et soudain, il n’est plus lui. Il retire sa Vie sans difficulté. Et il redevient l’ombre noire qu’il est vraiment.

    - Annie ? demanda-t-il.

    - Ah, bah quand même. Vous en avez mis, du temps. Passez-la-moi. Et oubliez pas l’étiquette.

    Il acquiesce. Inutile, puisqu’elle ne peut pas le voir. Lentement, il retourne la Vie qu’il vient d’ôter. Il cherche l’étiquette. Quand il la trouve, il y écrit :

    Identification : 001.335.492

    Nom : Gérard Dubois

    Âge : 32 ans

    Classification : B

    Puis, il fait passer la Vie par-dessus le rideau.

    - Annie ? J’peux avoir la suivante ?

    - Ouais, parfait ! Une catégorie B ? C’est le Très-Haut qui va être content !

    - Je sais, mais je donnerais tout pour pouvoir trier une catégorie A…

    - Bah, écoutez. Le Très-Haut sera content quoi que vous fassiez. Déjà qu’on passe nos journées à trier toutes ces Vies… Tenez, voilà la suivante. Bon amusement.

    - Merci…

    Il attrape la Vie, et l’enfile. Avant de tirer la fermeture-éclair, il compte mentalement. Naissance dans trois… Deux… Un.


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  • Gabriel est là, voûté sur sa chaise, appuyé au bar comme l’ivrogne qu’il est devenu. Ses doigts jouent nostalgiquement avec le bord de son verre. De temps en temps, les glaçons flottant dans la mer de whisky s’entrechoquent, dans un tintement triste à crever. Le regard vide, jauni par l’alcool, il se répète que lire l’avenir dans les feuilles de thé, c’est de la blague. Lui, il fait mieux : il lit le passé dans un verre de whisky. Ça, c’est quelque chose.

    Soudain, il bouge. Il lève son verre, et avale son passé, cul sec. Barman, un autre. Tu ne devrais pas. Bah, j’ai plus rien à perdre. Gabriel se moque. Les yeux bas, il observe le garçon remplir son verre. Alors, il se souvient.

    Tant de mots d’amour que son cœur a crié. Les spasmes d’un baiser. D’un adieu, qui aurait dû être un au revoir. Dire qu’il s’en était remis à Dieu pour la revoir… Et qu’il avait espoir… Pfff. Ses espoirs s’étaient noyés dans l’océan qui les séparait. Comme dans le whisky.

    La fumée rend presque l’air irrespirable. Deux gars tatoués jouent au billard au brayant. Plus loin, un caïd plume des pigeons au poker. Il jongle habilement avec les jetons, étale devant lui sa cour de cœur, empoche des milles et des cents. La catin agrippée à son cou roucoule comme la pie voleuse qu’elle est. A une autre table, des mecs aux airs louches dealent on ne sait trop quelles affaires… Odeur d’alcool et de tabac. Odeur de sang et de désespoir. Même la lumière, émanant d’un lustre discret, semble désabusée.

    Gabriel replonge les yeux dans son verre. Un goût amer dans la bouche et dans le cœur. De toute façon, que faire d’autre ? Tout est fini. Vivons un peu en attendant la mort. Pff. Tu parles d’une vie. Métro, boulot, dodo. Une vie morne dans une ville morne, à exercer un métier morne pour gagner un peu d’argent, ce bourreau sans cœur, à dépenser dans des choses mornes… Quel sens donner à tout ça, hein ? Et quel sens donner à ce passé, là, qui le nargue, dans les glaçons de sa boisson ?

    Nietzsche avait raison : Dieu est mort. Et bien mort. C’est la seule explication. Ou bien, c’est un sacré connard.  La radio se met soudainement en marche.

    -Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien…

    ­- Arrête ça.

    Le barman ne comprend pas. Il s’approche.

    - Car ma vie, car mes joies, aujourd’hui….

    - Arrête ça, je te dis !

    - …ça commence avec toi !

    Le barman coupe la radio. Tout ce qu’il voulait, c’était mettre un peu d’ambiance… Gabriel soupire. Il fallait que ça tombe sur cette chanson. Sur leur chanson. Dieu est mort, ou c’est un connard. Définitivement. Cul-sec, le verre est fini. Il sort une clope, la porte à ses lèvres. Fouille quelques instant ses poches. Et merde, il n’a pas son briquet. Il interpelle un gars, un peu plus loin. Il a du feu. Le briquet change de mains, Gabriel allume sa clope. Remercie l’inconnu d’un mot grommelé. Puis tire une bouffée. Il sent le tabac lui envahir les poumons. Il sent que ça le détruit, mais ça lui fait tellement de bien. Il a l’impression que c’est sa dernière façon de se sentir vivant. De sentir qu’il a encore une vie : en la détruisant. Quel meilleur moyen de se persuader qu’on contrôle vraiment son existence de que lentement la démolir en y prenant un déplaisir sadique ? Il observe la fumée sortir de sa bouche sans rien dire. Puis, il cherche à créer des formes. Il n’arrive qu’à faire des ronds, éphémères et peu convaincants. Bah, qu’est-ce que ça change ? Lentement, comme absorbé par un rond un peu plus réussi que les autres, il se souvient.

    Elle est belle. Elle marche devant lui, entamant quelques légers pas de danse. Elle sourit de toutes ses dents. Il, il marche, un peu derrière elle, les mains dans les poches. Il ne peut que la contempler, alors qu’elle a l’air heureuse. Son regard se perd sur sa taille gracieuse, sur ses courbes alléchantes. Il parcourt du regard ses jambes finement galbées. Il constate alors, admiratif, qu’elle marche sur la pointe des pieds, comme une ballerine. Elle termine sa chorégraphie improvisée par une pose élégante, puis se tourne vers lui, et sourit.

    - Tu verras. Un jour, je réaliserai mon rêve. Je parcourrai le monde. Je verrai ces pays dont on entend tant parler. J’en peux plus de rester ici… J’étouffe, je m’ennuie. Je tourne en rond.

    Il aborde un sourire triste. Il répond.

    - Je comprends. Aller vers l’inconnu, c’est tellement excitant. Mais en même temps, rien ne dit qu’on y retrouvera le confort qu’on a ici.

    - C’est vrai. Mais j’ai l’impression de connaître cet endroit. De trop le connaître. D’avoir trop tourné au sein de mon bocal, comme un poisson rouge. Et d’en connaître les moindres recoins.

    Il ne répond pas. Il la regarde et se contente de sourire. De toute façon, il ne sait faire que ça, quand il la voit : sourire. Parce qu’elle est belle, parce qu’elle lui plaît. Mais comment lui dire ? Comment lui faire comprendre ?

    - Un autre verre. La même chose.

    Derrière, les deux malabars ont élevé la voix. Non, ce dernier coup n’était pas une fausse queue. Mais si. Mais non. Puis on perd patience, on se met à gueuler. Gabriel observa le garçon, derrière son bar miteux, vider la bouteille de whisky. Va être temps de se casser. Il vide son verre d’une traite, sans respect, sans vergogne. Puis jette un peu de monnaie sur le comptoir. Il quitte la bar en marchant, empruntant au passage le briquet de l’autre gars pour allumer une autre clope.

    Dehors, le froid lui mord la peau, le saisit jusqu’au fond des entrailles. La chaleur malsaine du bar contraste avec la fraîcheur de la nuit. La lune, cette chienne, se cache pudiquement derrière un voile de nuages. Il l’observe avec amertume. Ah, s’il pouvait l’atteindre d’un crachat, il lui cracherait volontiers dessus. Et plutôt deux fois qu’une. Il tire sur sa clope, inspire profondément. La Lune est une chienne.

    Un voile léger dérobe les étoiles à leur regard. Pourtant, il aime voire les étoiles.

    - Quand je suis chez mon meilleur pote, la voie lactée s’offre à nous. Loin des lumières de la ville, loin de la fumée et de la pollution. C’est vachement joli.

    - J’adore les étoiles. Je peux les voir du haut de la villa, à Ljubljana. C’est merveilleux. Mais ici, rien, jamais.

    Il ne dit rien. Il se contente d’observer le ciel, d’un noir muet. De temps en temps, la lumière clignotante d’un avion lui donne le faux espoir d’avoir aperçu un astre stellaire.

    Il jette son mégot sans ménagement dans un parc lugubre qu’il traverse en silence. Son ombre est sa seule compagnie. Il laisse ses pas le guider. Il ne sait pas où il va. De toute façon, personne ne l’attend nulle part. Machinalement, il sort de sa veste une flasque. Il en boit une gorgée. Il sent l’alcool et le tabac. Et il respire le désabusement à plein nez.

    Chienne, chienne que je t’aime. Et tu le sais, n’est-ce pas ? Tu l’as toujours su. Mais tu n’as rien fait. Rien dit. Tu m’as laissé seul comme un con. Seul à m’interroger, seul à pleurer. Seul à marcher, seul à blesser. Seul à jurer, seul à crier. Seul au fond d’un océan. Seul au fond d’un cœur.

    Il ferme les yeux comme un enfant. Sans s’interroger, il chante. Sa voix déraille. Sa voix crache, sa voix hésite. Il est bourré, il a trop fumé. Mais il chante. Sa plainte déchirante s’élève vers la Lune, la plus ingrate des amantes, la moins fiable des confidentes. Il chante, comme s’il espère que son chant lui parvienne. A elle, de l’autre côté du globe.

    - D’après Platon, tout être humain connaît son âme sœur, quelque part dans le monde. Car deux être jumeaux, deux êtres faits l’un pour l’autre, se cherchent et n’ont de cesse de se trouver. Parce qu’à l’origine, ces deux amoureux, ces deux moitiés ne formaient qu’un seul et même être. C’est le mythe de l’androgyne. L’homme ne se sentira bien qu’en présence de sa moitié. Sans elle, il est vide, fade. Il n’est pas complet. Notre but à tous, au final, c’est de retrouver notre moitié. Et de n’être plus qu’un.

    Elle ne répond pas. Elle se contente de regarder le ciel, sans s’arrêter de marcher. Lui, il ne sait pas s’il doit aller plus loin dans sa pensée. Car pour lui, c’est clair : elle est sa moitié. Elle est celle qu’il veut, celle qu’il lui faut. Avec elle, il se sent bien. Il se sent complet. Il se sent un, unique, prêt à affronter le monde entier. Mais il demeure silencieux, car il ne sait pas quand ni comment s’y prendre. Quel imbécile. Quel crétin.

    Imbécile. Crétin. Toujours cette vieille rengaine. Toujours les mêmes histoires. Non, toujours la même histoire. Tu es plus fort que ça, il avait dit. Tu pourras affronter cette épreuve. Tsss. Faible. Toujours faible. Depuis le début, et jusqu’à la fin.

    - Je t’offrirai des perles de pluie, venues de pays où il ne pleut pas. Je creuserai la terre jusqu’après ma mort pour couvrir ton corps d’or et de lumière… Je ferai un domaine où l’Amour sera roi, où l’Amour sera loi… Où tu seras Reine. Ne me quitte pas.

    Quelle ironie. Ce n’est que maintenant, vingt ans plus tard, qu’il lui adresse ces mots. Imbécile. Crétin. Elle ne sentait pas chez elle. Elle étouffait. Elle avait besoin de quitter cet environnement, ce pays. Elle devait partir. Pour étudier ailleurs, pour vivre ailleurs. Et il l’avait laissé faire, sans mot dire. La mort par les mots. La plus cruelle de toute.

    Il la regarde. Elle est excitée. Elle traîne derrière elle sa lourde valise. Elle a mis toute sa vie à l’intérieur. Lui, il ne sait pas pourquoi il a accepté de l’accompagner. Pour la voir une dernière fois, sans doute. Pour lui dire ce qu’il n’a jamais su lui dire. Il observe les autres. Ils sont tous venus. Tous les gars de son cercle. Tous pour lui dire au revoir. Lui, il n’est pour elle qu’un ami parmi d’autre. Mais pour lui, il n’y a pas d’autres. Ironie, cruelle catin que tu es.

    Ils discutent. Elle ne parle que de sa future vie. Loin de tout ce qu’elle a connu jusque-là. Un nouveau départ. Mais aussi un terminus. Un terminus pour l’histoire ancienne, un terminus pour la routine. Un cimetière du passé, l’abattoir des souvenirs. Il le sait. Il sait qu’il ne la reverra pas. Mais que peut-il faire ? C’est ce qu’elle veut : partir, loin d’ici, loin de ce pays, de cette ville, de ces buildings. Elle veut voyager, changer d’air. Ça aussi, il le sait. Mais lui, tout ce qu’il veut, c’est elle. Il a préparé ses mots. Il connaît la litanie par cœur. Il doit le lui dire. Maintenant, ou jamais.

    Elle lui dit au revoir. Pourquoi au revoir ? Pourquoi voiler ce terrible adieu d’un miel écœurant ? Un au revoir, c’est un adieu avec espoir. Il n’y avait plus d’espoir.

    - On reste en contact, hein ? Je ne veux pas perdre un ami comme toi.

    - Bien sûr. Compte sur moi pour te harceler sur Skype !

    - Je te fais confiance. Au revoir, Gaby. Ptit frère.

    - Au revoir…

    Crétin.

    Crétin. Il haïssait celui qu’il avait été. Il haïssait celui qu’il était. Il l’avait laissé filé. Elle. Il ignorait tout de l’endroit où elle se trouvait en ce moment. Quelle heure était-il chez elle ? Quel temps faisait-il ? Comment allait-elle ? Il avale encore une gorgée d’alcool. Allume une autre clope, avec un autre briquet emprunté. Va voir une fille de joie. Il la prend brutalement, sèchement. Il espère se vider l’esprit, ne plus penser à rien. Il n’arrive à rien. Toujours, elle revient. Toujours, elle le hante. Toujours, elle le happe. Toujours, il l’aime.

    - Gaby, tu es un ange !

    Un ange, c’est ça. Un ange solitaire. Un ange qu’on retrouve, au petit jour, là où ils contemplaient les étoiles…


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  • C’est en fouillant dans mon grenier poussiéreux, à la recherche de je ne sais quel objet vieux comme le monde, que je suis tombé sur ce vieil ordinateur. Il était fermé, et sa surface rouge semblait vouloir attirer mon attention malgré l’épaisse couche de poussière qui l’avait envahie. Curieux, j’ai abandonné ma quête et mis la main sur la vieille machine. Lorsque je l’ai posé sur la table du salon, on voyait, sur sa coque rouge mat, les traces de mes doigts formant quatre petits canaux propres dans la saleté. J’ai sorti une loque et je l’ai nettoyé, délicatement, comme si j’avais peur que le temps ne l’ai fragilisé et que, d’un geste trop brusque, je ne le réduise en miettes.

    Je me suis alors souvenu d’où il venait. C’était un ordinateur que mes parents m’avaient offert pour mes études. Pour mes recherches en bibliothèque. J’avais longtemps hésité, à l’époque, sur la taille de l’écran. Il ne devait pas être trop grand, parce que je devais pouvoir le transporter facilement, mais pas trop petit, parce que je comptais en faire mon pc principal. J’avais finalement opté pour cette machine-là, à la coque rouge mat. Lorsque je l’ai ouvert, le clavier était intact. Avec un fin sourire, j’ai appuyé sur le bouton pour le mettre en marche. Bien sûr, il n’a pas démarré. La batterie devait être vide depuis des années. Par chance, le câble d’alimentation d’un portable que j’ai acheté récemment était compatible. Je l’ai branché, lui ai laissé quelques minutes pour emmagasiner de l’énergie, juste le temps de faire bouillir de l’eau pour un thé. Puis, trop curieux, je l’ai allumé en buvant ma première tasse.

    Quand le logo Windows est apparu, mon cœur s’est mis à battre plus vite. Je me demandais ce que j’allais y trouver. Je me sentais comme un explorateur entrant les ruines d’une cité inconnue, comme un archéologue qui tombe sur le fossile d’une bête jamais vue. Pourtant, ce n’était qu’un ordinateur, oublié dans un grenier pendant des années. Au bout de quelques secondes, l’écran de sélection de compte est apparu. Merde, il fallait un mot de passe. Evidemment. J’ai d’abord essayé celui que j’utilisais maintenant, et que j’avais l’impression d’avoir toujours utilisé. Cela n’a pas fonctionné. Alors j’ai réfléchi, en vain. J’ai fini ma théière sans parvenir à accéder à ma session. J’étais un explorateur frustré, juste devant les portes de la cité légendaire, mais sans aucun moyen d’y pénétrer. Réfléchir. Essayer de se revoir, à 17 ans. Quel mot de passe aurais-je mis, à l’époque ?

    L’ordinateur est resté sur la table de mon salon, éteint, pendant des jours. Sa coque rouge mat semblait me narguer à chaque fois que j’y jetais un œil. Plus je réfléchissais, moins je trouvais le mot de passe. Pour une raison que j’ignorais, cette machine m’obsédait. Je voulais savoir ce que contenait son disque-dur, comme si j’étais persuadé qu’y dormait une partie de moi, un petit bout de celui que j’étais à 17 ans. Je voulais relire les pensées que j’étais sûr d’avoir écrites. Je voulais revoir les résumés de cours que j’avais entrepris. Et ce mot de passe me résistait toujours. Je passais des heures à essayer. Je notais les solutions tentées, je me creusais la cervelle comme je pouvais. Mais le mot de passe tenait bon. J’en venais même à me demander s’il s’agissait bien de mon ordinateur. D’accord, mon prénom coiffait narquoisement la case de saisie du mot de passe, mais je n’en avais pas le monopole…

    Une nuit, je me suis réveillé en sursaut. J’avais rêvé d’une jeune fille  blonde au regard rieur. J’adorais sa petite moue agacée et sa manière de retrousser son nez lorsqu’elle riait. Je ne la connaissais pas, mais elle m’était familière. Sans trop savoir comment, je connaissais son prénom. Je me suis levé, et j’ai fait quelques pas. Dans le salon, l’ordinateur semblait luire dans la nuit. Je me suis approché, comme hypnotisé, et j’ai écrit le prénom de la demoiselle. La session s’est ouverte. Je suis sorti de cet état de transe étrange lorsque mon cœur s’est emballé. Après des semaines passées à chercher, j’avais enfin réussi à ouvrir cet ordinateur. J’allais pouvoir accéder à tout ce que celui que j’étais avait pu écrire, à tous les jeux auxquels j’avais pu jouer. Mes doigts tremblaient alors que j’ouvrais le dossier de mes documents. Il contenait plusieurs sous-dossiers. Des sauvegardes de jeux, parmi lesquels j’ai reconnu avec mélancolie Starcraft et Minecraft, un dossier nommé « Images », un autre « Cours » et enfin « Ecriture ». C’est ce dernier qui m’a attiré. Je l’ai ouvert. Des centaines de fichiers sont apparus à l’écran. Je n’ai pas su par où commencer.

    Je n’ai pas tout de suite réfléchi à ce qui m’était arrivé. Le lendemain, vers midi, lorsque je me suis levé, je me suis rendu compte de l’étrangeté de la nuit. Je me suis même demandé si je n’avais pas rêvé. Pourtant, le mot de passe utilisé fonctionnait. J’ignorais tout de cette fille, je ne savais pas qui elle était, mais son prénom déverrouillait mon ordinateur. Je n’ai trouvé d’indices nulle part. Aucun des écrits de celui que j’étais à 17 ans ne faisait référence à cette fille. Elle était un fantôme qui n’existait que par son prénom.

    Pourtant, toutes les nuits, elle revenait dans mes rêves. Comme si je savais qui elle était. Comme si j’avais vécu des choses avec elle. Mes rêves me semblaient tellement vrais que je les ai souvent confondus avec des souvenirs. Pourtant, au réveil, pas moyen de me rappeler autre chose qu’un sentiment de bien-être et de manque. Mes rêves étaient flous, et je ne me rappelais que d’elle.

    Plus je lisais les textes que j’avais écrit à 17 ans, plus je m’enfonçais dans les entrailles de l’ordinateur, moins j’avais d’espoir de comprendre qui elle était. J’étais en train de lire des idées en vrac à propos d’un roman. Il y avait des elfes et des nains, des guerres et de l’amour. Mais pas de trace de mon inconnue. Dont j’avais le sentiment, peu à peu, de tomber amoureux. Tomber amoureux d’un rêve, quelle imbécilité. Je savais pourtant, au fond de moi, qu’elle était réelle : son nom déverrouillait mon ordinateur.

    Un jour, j’ai remarqué, perdu dans la masse des icônes sur mon bureau, un dossier qui ne portait pas de nom. J’ai tenté de l’ouvrir, mais j’avais besoin d’un mot de passe. J’ai écrit le nom de la belle. Le dossier s’est ouvert. Il ne contenait qu’un seul fichier texte : A moi.docx

    J’ai double-cliqué dessus. Mon traitement de texte s’est ouvert, et j’ai commencé à lire. Plus je lisais, plus je blêmissais. Je ne comprenais pas. Le texte, il… J’ai refermé violemment l’ordinateur. Ce n’était pas possible. Impossible, vraiment impossible. Raisonner clairement, garder la tête froide. Et pourtant.

    Je n’ai été conscient de ce que je faisais que lorsque le tabouret s’est dérobé sous mes pieds. Mon souffle a été coupé instantanément, et j’ai porté mes mains à ma gorge. Je me suis débattu pendant de longues secondes, en vain. Mes pieds brassaient l’air avec énergie. Puis, au bout de quelques minutes, se sont immobilisés.

    Lorsque la police m’a retrouvé, l’ordinateur rouge était allumé. Un document intitulé « A moi.docx » était ouvert. Il commençait en ces termes :

    C’est en fouillant dans mon grenier poussiéreux, à la recherche de je ne sais quel objet vieux comme le monde, que je suis tombé sur ce vieil ordinateur. Il était fermé, et sa surface rouge semblait vouloir attirer mon attention malgré l’épaisse couche de poussière qui l’avait envahie.

    Et il se terminait par ces mots :

    Peu importe, elle n’existe pas.


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