Lorsque je regarde le monde, aujourd’hui, je n’y vois rien de ce que je devrais y voir. Rien de ce que je voudrais y voir. J’en ai eu la pleine illustration il y a peu de temps. Quelques jours, en fait. Les télévisions du monde entier diffusaient la photo du visage tuméfié d’un homme, dont on apprendra plus tard que c’était un faux. Partout, les gros titres l’affichaient : Ben Laden est mort.
Alors, j’ai vu des gens se réjouir. J’ai vu des gens fêter la mort d’un homme. Feux d’artifice, danses folles, cris de joie. Ils fêtaient tous la mort. Je ne comprends pas. Peu importe l’homme, bon ou mauvais, qu’a été Ben Laden. Un homme est mort, et il n’y a pas de quoi s’en réjouir. Parce qu’il a été tué. Bien sûr, je suis conscient qu’on risque de me taxer de pro-Ben Laden. On pourra penser ce qu’on veut de moi. La mort de Ben Laden ne m’a pas réjoui. Pas plus que celle de Michael Jackson, ou Howard Zinn. La mort n’est pas un sujet de réjouissance.
Pourtant, les médias affichent clairement que le monde pousse un soupir de soulagement. Barack Obama, dans un de ses discours suivant l’annonce officielle de la mort d’Oussama Ben Laden, déclarait que « le monde est un endroit plus sûr, c’est un endroit meilleur ». J’ai beau regarder par ma fenêtre, j’ai beau parler aux gens dans la rue, je ne vois pas en quoi le monde est meilleur. Toujours les mêmes problèmes aux solutions introuvables, toujours les mêmes situations inextricables. Ben Laden est mort. Les États-Unis restent en Afghanistan. Les sinistrés japonais s’inquiètent toujours. Les orphelins du tsunami au Sri Lanka survivent toujours plus qu’ils ne vivent. Des milliers d’enfants meurent de la faim. Mais tout va bien, en fin de compte : Ben Laden est mort.
Et encore, même sur ce point, personne n’est d’accord. Comment peut-on être sûr qu’il n’est plus de ce monde ? Pas de photo, un cadavre balancé à la mer… Les commentaires vont bon train. Les débats font rage. Certains font une confiance aveugle aux médias. Si le journal dit que Ben Laden est mort, alors Ben Laden est mort. D’autres n’y croient pas. Tout a été orchestré, tout était prévu. Pour eux, si Ben Laden est mort, c’était il y a des années. Alors, on discute, on argumente, on tente de convaincre. Après tout, seul notre point de vue compte. C’est nous qui disposons de la vérité absolue. Dans le monde, aujourd’hui, il n’y a plus de place pour les points d’interrogation. Seules les affirmations comptent.
Moi, seul devant mon ordinateur, je m’interroge. J’ai étudié le latin et le grec au lycée. Ces deux disciplines m’ont apporté énormément, tant sur le plan intellectuel que sur celui des valeurs. Et c’est au nom de ces valeurs que les Grecs chérissaient que je m’interroge aujourd’hui : où est passée la juste mesure ? Où est le μεδεν αγαν? Pourquoi n’y a-t-il plus de juste milieu ? Pourquoi n’a-t-on plus le droit de n’être ni pour, ni contre ? De ne trouver cela ni bon ni mauvais ? Est-ce inhérent à la nature de l’homme ? Pourquoi ne pouvons-nous pas tout simplement vivre en paix ? Pourquoi ne pas laisser tomber les jeux politiques pernicieux et les intérêts économiques égoïstes et tout simplement tendre la main à ceux qui en ont besoin ?
Dieu a créé l’homme à son image, paraît-il. Il aurait mieux fait de s’abtenir.